Guy Chouraqui vous propose ici des textes brefs, ainsi que des liens vers quelques autres textes. Ici quelques  autres : poésies

Textes brefs, sérieux ou moins sérieux…

mon "ce que je ne crois pas" :

Liens vers d'autres textes de Guy Chouraqui :

Cahier des charges de La vie mode d'emploi (extrait)
Cahier des charges de La vie mode d'emploi (extrait)
Manuscrit Canons de Strasbourg (extrait)
manuscrit des Canons de Strasbourg (extrait)

Questions

en forme de réponses à la question d' Armand Gatti :

"Retrouver du sens ? Où ?"

( WANTED ! Le temps des Physiciens - CERN - Genève - 1999)

Gatti CERN

Nous sommes une espèce durable composée d'individus mortels. Il y a un sens qui concerne l'espèce, mais qui ne fait pas sens pour l'individu. Il y a des sens individuels, mais qui sont du non-sens pour l'espèce. Les processus de l'espèce se déroulent dans une échelle de temps inconcevable pour l'individu. La science est une tentative de transcender l'individuel ­ tout comme l'élan amoureux ­ et d'atteindre l'ombre projetée par le réel inconnaissable. Mais on n'atteint pas l'ombre ­ ni le pied de l'arc-en-ciel. Il faut y résister, résister, accepter de vivre sans croire à l'ombre, sans rêver de l'arc-en-ciel. Sans rêver du réel et sans rêver du sens.

Résister aux mirages de l'art. Résister à l'idée de dieu, qui n'est que rêve d'un dieu. Résister à la foi du charbonnier, et à la science du savant. Résister sans mât et sans cordage au chant des sirènes du progrès. Résister au chant des idéologies, et leur opposer la rupture des utopies. Résister au charme de la révolution qui tient la planète sur son orbite rassurante, s'accrocher à la cassure, au manque, à l'incomplétude.

Contester l'hégémonie de l'omniscience au nom de Gödel. Contester la certitude au nom de Heisenberg. Contester les absolus au nom d'Einstein. Contester la cathédrale de pierre au nom du chaos. Contester le projectile au nom des quanta. Contester le dictateur au nom de la Rose Blanche.

Il faudra savoir d'une certitude lumineuse et souriante que le voyage n'a pas de but.

Il faudra savoir d'une certitude lumineuse et souriante que le voyage a une fin.

Et aimer ses tempêtes.

Guy Ch.

Le Scorpion et l'ordinateur

La science que l'on enseigne dans les universités, pas plus que celle qui se diffuse dans la société, ni le cortège de technologies qui les accompagne, ne sont de taille à chasser de l'esprit du public - ou de celui du scientifique - le démon de l'irrationnel. Notre temps n'est pas à une contradiction près, et l'on a vu la peur millénariste choisir de se manifester paradoxalement au sein de la technologie la plus sophistiquée qui ait jamais été conçue : l'informatique est intégralement fondée sur la logique binaire, son mécanisme est rigoureusement déterministe ; mais le développement quantitatif du niveau d'intégration des microprocesseurs (loi de Moore) et de la capacité des mémoires a autorisé un bouleversement qualitatif, qui s'est manifesté avec éclat à l'occasion du bogue de l'an 2000.

Regardons cela d'un peu plus près, en premier lieu dans ce qui est devenu notre quotidien : le fonctionnement des ordinateurs ­ et donc leurs dysfonctionnements ­ a pris toutes les apparences de l'irrationnel. C'est devenu un comportement économiquement optimal que d'attribuer aux ordinateurs une personnalité capricieuse, plutôt que de tenter d'expliquer en détail la chaîne de causalité en jeu dans un incident. Traquer l'interaction subtile des causes rationnelles qui ont provoqué un "plantage" demanderait en effet trop de temps et de compétences. Il est donc devenu courant de s'en remettre à des pratiques que l'on pourra, au choix, qualifier d'heuristiques pragmatiques ou de superstitions apotropaïques, destinées à écarter les forces obscures du mal.

Connaissez-vous la différence entre le chimiste, le physicien et l'utilisateur expérimenté de l'informatique (je prends soin de ne pas dire "l'informaticien" !) ? Quand le moteur de la voiture ne tourne pas rond, le chimiste contrôle le carburant, le physicien vérifie le circuit électrique, tandis que celui qui est conditionné par l'usage quotidien des ordinateurs va couper le contact, sortir de l'auto, verrouiller la portière, avant de l'ouvrir à nouveau, rentrer et redémarrer… On est donc prêts à admettre que dans le monde réel, à la différence du monde bien discipliné des expériences scientifiques, les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets. La fameuse reproductibilité, pierre de touche de la scientificité, n'a plus de pertinence.

À l'échelle collective, que dis-je, mondiale cette fois, que voit-on ? les services informatiques de toutes les entreprises ont mis en œuvre toutes les précautions pour que les habitudes d'économie prises au début de la programmation (dans les années 1900…), et consistant, pour simplifier, à écrire 82 pour 1982, n'aient pas de conséquence quand on parviendrait dans une année complètement nulle… tout au moins dans ses unités, ses dizaines et ses centaines. Triple observation : investissements énormes, excellents résultats de cet effort, et néanmoins : attentes fiévreuses à travers les fuseaux horaires, mises en garde du public, mobilisation des responsables, arrêt des trains… car avec l'informatique, "on ne sait jamais" !

Et pourtant, comme tous les natifs du Scorpion, je ne crois pas à l'astrologie ni à l'irrationnel !

Le Scorpion et l'autorité de la science

D'où la science tire-t-elle son autorité ? Dans son introduction aux États généraux du mouvement social (Paris, 23 novembre 1996), Pierre Bourdieu l'analyse ainsi : "La force de l'autorité scientifique, qui s'exerce sur le mouvement social et jusqu'au fond des consciences des travailleurs, est très grande. Elle produit une forme de démoralisation. Et une des raisons de sa force, c'est qu'elle est détenue par des gens qui ont tous l'air d'accord entre eux - le consensus est en général un signe de vérité." Ce premier point est de prime abord un solide atout. Rares sont les domaines de la pensée où l'on peut se prévaloir de l'unanimité, et si un responsable politique peut affirmer : "il est scientifiquement démontré que…", il se met en situation de faire taire toute dissension.

Bourdieu poursuit en ajoutant un élément : "C'est aussi qu'elle repose sur les instruments apparemment les plus puissants dont dispose aujourd'hui la pensée, en particulier les mathématiques. Le rôle de ce que l'on appelle l'idéologie dominante est peut-être tenu aujourd'hui par un certain usage de la mathématique […]". Là encore l'argument rend un son convaincant : les vérités arithmétiques, par exemple, frappent l'imagination au point que certains philosophes y ont vu une preuve des attributs du divin et de l'existence de l'âme !

Voyons enfin quelle attitude Bourdieu préconise pour contrebalancer l'autorité de la science : "À cette idéologie, qui habille de raison pure une pensée simplement conservatrice, il est important d'opposer des raisons, des arguments, des réfutations, des démonstrations, et donc de faire du travail scientifique".

Croyez bien que je le regrette, et pourtant, comme tous les natifs du Scorpion, je ne crois pas à l'astrologie, et je professe d'être scientifique 7 jours sur 7 (sauf le dimanche…)

Le Scorpion et le jeu

Je le reconnais : je n'apprends qu'en jouant. Il y a fort longtemps, j'ai réalisé une performance incroyable : arrivé dans un milieu que je n'avais jamais vu, ne disposant initialement que de moyens très réduits, le jeu m'a permis d'assimiler les codes de ce milieu et de forger les outils qui me permettaient de m'en servir. En moins de 36 mois, j'avais appris à parler. Et vous ?

Prendre le mot jeu dans cette acception, c'est bien sûr le prendre au sens large, avec du jeu, en quelque sorte. Mais Jacques Prévert l'a dit : que faire de mieux avec les mots, sinon jouer avec eux ? Notre pensée est conditionnée dans une large mesure par les mots. Je prétends que le jeu sur les mots est une véritable gymnastique pour la pensée. Car cette jonglerie de sons et de sens se répercute parfois en échos inattendus.

Adoptons d'abord le point de vue de l'enseignant ; son souci essentiel est, ou devrait être, de susciter de la motivation. Or le jeu cumule tous les ressorts : l'interrogation, l'énigme, la frustration, la surprise, le plaisir. Osons donc l'introduire dans notre pratique !

Terminons par le point de vue d'un enseignant en science, né sous le signe du Scorpion. Comme tous les natifs de ce signe, il ne croit pas à l'astrologie, mais il a la certitude joyeuse que même si la vie présente tant d'aspects absurdes, il reste possible de l'aborder avec élan en la considérant comme un Jeu.

Le Scorpion et le parano

Il flotte autour de la science et de ses applications une suspicion qui amalgame confusément nos inquiétudes à propos des accidents de centrales nucléaires, des contaminations par transfusion, des risques de maladies émergentes, des manipulations génétiques, des trous d'ozone ici et des trop d'ozone là, des bugs et des virus informatiques... Nos peurs, qu'elles s'appellent Tchernobyl, sida, Creutzfeld-Jacob, I Love You... convoquent toutes la science comme accusé, témoin ou expert.

À ces constats, je voudrais joindre aujourd'hui une question radicale : la pratique des sciences en tant que professionnel, ou leur fréquentation en tant qu'amateur, peut-elle induire une forme de paranoïa ? En second lieu, bien des caractéristiques de l'esprit scientifique possèdent un double pathologique. Simplifions les traits du caractère paranoïaque : tendance à raccrocher toutes les observations à quelques idées prévalentes, à sélectionner les faits, à interpréter tous les signes, à tirer des conclusions générales.

Il y aurait donc bien une forme de paranoïa faisant partie des risques du métier de scientifique.

Enfin, chacun a pu rencontrer dans le corps même de la science des éléments troublants, intrigants, qui font d'un champ pourtant rationnel un domaine propice à la construction d'hypothèses inquiètes et d'interprétations quasi superstitieuses. La science incite à imaginer des lois cachées, un ordre enfoui derrière les apparences.

Mais je l'avoue, pour traquer toutes ces correspondances, il m'a fallu choisir les traits en faisant preuve d'une perspicacité toute parano… Et pourtant, comme tous les Scorpions, je ne crois pas à l'astrologie, et je me méfie de la paranoïa !

Le Scorpion et les Ignorances

Le portrait lapidaire : « Il était d'une ignorance encyclopédique », ne saurait être considéré comme un oxymore. Quant à l'aphorisme : « Il joignait à un tel degré de science une si grande modestie, que la seule chose qu'il ignorât était qu'il savait tout », vous admettrez sans doute qu'il ne puisse s'appliquer sérieusement à quelque personne réelle que ce soit.

Pour commencer, peut-il exister d'autre repère de l'envergure d'un savoir, que la limite qui en borne l'étendue ? La frontière de la science est très clairement l'ignorance, et peut-être même la mesure du savoir est-elle inséparable de l'évaluation du non-savoir qui le cerne.

Je suis donc prêt à détourner la célèbre formule de Rabelais en : « Science sans conscience de son ignorance n'est que ruine de l'âme ». L'antique précepte socratique : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien », est à sa place, même dans la science du XXIe siècle.

Je propose de restituer à l'ignorance sa dimension réelle, d'envisager sereinement de renommer nos Facultés de Sciences, qui deviendraient de manière bien plus fondamentale des Facultés des Ignorances, délivrant des thèses ès Ignorances.

Enfin, si on veut bien se remémorer que votre serviteur, comme tous les natifs du Scorpion, ne croit pas à l'astrologie, on ne s'étonnera pas que, dans le firmament des thèses, celle récemment soutenue par l'astrologue Elisabeth Teissier soit tenue par lui comme le plus grand des astres...

Le Scorpion et l'Année des Mathématiques

Certes, les mathématiques sont partout. Un simple jeu de cartes, si vous savez l'exploiter, vous révélera un trésor de concepts de géométrie, de combinatoire, de probabilités, d'algorithmique, à tel point qu'il existe toute une magie des cartes à base mathématique. Depuis bien longtemps, toutes les sciences exploitent la richesse des concepts et des formalismes mathématiques.

Mais en même temps, à la bourse des valeurs scientifiques, comment est cotée l'action "Vocations mathématiques" ? Elle est paradoxalement à la baisse, dans tous les pays occidentaux. L'année 2000 a été proclamée "Année des mathématiques". Quel aveu ! Les mathématiques sont donc bien une cause menacée, un tiers-monde à secourir, un produit à promouvoir…

Demandons-nous plutôt pourquoi cette baisse des orientations vers les mathématiques, pourquoi même parmi les élites intellectuelles et/ou sociales, il existe tant de ceux que nous appellerons des "traumathisés". Serait-il possible que l'enseignement ait une part de responsabilité dans cette situation ? Comme tous les enseignants natifs du Scorpion, je ne crois pas plus à l'astrologie qu'à une telle hypothèse…

Le Scorpion hait les paradoxes

Quel cauchemar affreux ! Ils étaient partout, eux, les ennemis de la claire raison, eux, qui mettent en péril le savoir le mieux assuré, eux, qui sapent la logique la plus solidement fondée, eux, les paradoxes…

Oh, ils n'étaient pas là sous la forme gentillette du paradoxe d'Epiménide de Crète, vous savez, comme dans la phrase : "Je suis un menteur", qui n'est peut-être après tout qu'un accès de sincérité… Ils étaient là sous leur forme la plus pernicieuse, celle de l'autoréférence, de la self-contradiction : "Cette phrase est fausse".

Les paradoxes étaient au cœur de la science. Le physicien clouait un fer à cheval sur la porte de son labo, en affirmant qu'il n'était pas superstitieux, mais que ça portait bonheur, même si on n'y croyait pas. Kepler établissait des horoscopes. Gödel laissait filer toutes les mailles du tissu de l'arithmétique à travers le trou de l'incomplétude.

Les paradoxes étaient au cœur de l'homme. Chacun percevait comme une âme immatérielle l'activité de son invraisemblable fouillis de neurones. Lao-Tseu rêvait qu'il était un papillon, à moins que ce ne soit le papillon qui rêvait qu'il était Lao-Tseu. Spinoza faisait le constat que chaque mortel éprouve quotidiennement qu'il est immortel. Freud révélait que nier, c'est avouer. Lacan décrétait que "L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas".

C'est pourquoi le présent billet est exclusivement dédié aux scientifiques nés comme moi sous le signe du Scorpion, ainsi qu'à tout le monde ! Car eux seuls comprendront ma terreur devant le cauchemar que je fis cette nuit-là...

Scientifiques, (re)lisez Freud !

Lettre du 12 juin 1900 à Wilhelm Fliess

Lettre du 12 juin 1900 à Wilhelm Fliess

"Crois-tu réellement qu'un jour il y aura sur la maison une plaque de marbre sur laquelle on pourra lire :"

C'est dans cette maison que le 24 juillet 1895,
le mystère du rêve fut révélé au Dr. Sigm. Freud

L'espoir en reste bien faible jusqu'à ce jour

Non seulement Freud était un scientifique (médecin, neurologue), non seulement sa pensée s'est construite en un siècle où le prestige de la science ne rencontrait aucune contestation, mais encore il nourrissait une ambition explicite d'acquérir une gloire éternelle grâce à des découvertes scientifiques. Comme son humour et sa finesse d'observation servent parfaitement sa pensée libre et profonde, la lecture de ses ouvrages doit accompagner les étapes intellectuelles de chaque scientifique.

Pour convaincre la société de son temps de la justesse de ses vues sur l'inconscient et la sexualité, il fallait donner une assise scientifique irréprochable à ses spéculations. Sa spécialité est tout d'abord d'amener le lecteur à interroger des situations ordinaires, en dépassant l'aveuglement que provoque toujours l'évidence. Il accompagne ensuite le lecteur dans son cheminement, il élimine les fausses pistes, et ne lui laisse d'autre choix que celui auquel aboutit le raisonnement.

D'autres fois, Freud emprunte le discours de la science comme analogie. Voici un exemple : « Dans les fonctions psychiques, quelque chose est à différencier (montant d'affect, somme d'excitation) qui a toutes les propriétés d'une quantité… qui s'étend sur les traces mémorielles, un peu comme une charge électrique à la surface des corps. » (Névropsychoses de défense, 1894)

Entre nous, comment ne pas être tentés de recourir à cette rhétorique dans les tournants délicats de nos articles scientifiques (ou non…) ?

Scientifiques, lisez Perec !

Vingt après sa mort, on ne compte plus le nombre d'études consacrées à Georges Perec. Toutes ses œuvres — romans, poèmes, essais — sont constamment rééditées.

Je vous engage d'abord à retrouver sur internet la très réjouissante parodie des articles de physiologie qu'il devait lire en tant que documentaliste au CNRS de 1960 à 1978 : "Experimental demonstration of the tomatotopic organization in the Soprano (Cantatrix sopranica L.)". Ce classique a circulé dans tous les labos de biologie sous forme de photocopies pâlies.

Perec fit partie de l'Oulipo à partir de 1967. L'Oulipo rassemblait depuis 1960 littéraires et scientifiques et travaillait à trouver des relations entre structures mathématiques et création littéraire. En 1977, Martin Gardner expliquait dans Scientific American qu'un écrivain français écrivait un roman réglé par une structure combinatoire — le carré gréco-latin d'ordre 10. Il s'agissait de Perec, et le roman fut publié en 1978 : La vie mode d'emploi.

Ce livre passionnant peut se lire sans référence à sa structure. Le point qui me fait le conseiller aux scientifiques : il s'agit d'une création sous contrainte. Une maxime de Gide résume bien cette problématique : « L'art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté ». Or cette recette de créativité vaut également pour la science.

Cahier des charges Perec

→ Lire l'article complet sur Perec

Scientifiques, lisez Saussure

Le langage de la science poursuit un fantasme : celui d'éliminer les résonances ambiguës des langages naturels, d'assurer une communication parfaite sur des objets clairement définis. Dans les termes employés par le fondateur de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure (1857-1913), un signifiant est généralement associé à des signifiés variables selon le contexte.

En réalité, mon propos part d'un livre vertigineux : « Les mots sous les mots – Les anagrammes de Ferdinand de Saussure », de Jean Starobinsky (Gallimard - 1971). Saussure croyait être sur la piste d'un principe générateur de la poésie latine, qui procèderait du démembrement du nom d'un dieu ou d'un homme, en lettres semées tout au long des poèmes. Je prends le risque de dire mon sentiment : cet essai de système était désespérément absurde.

Manuscrit de Saussure

Mais qu'est-ce qui faisait courir Saussure dans une telle impasse ? La légitime ambition d'un découvreur ? Oui, mais plus encore une constante de l'esprit : la quête constante du sens, avec le risque corollaire de projeter du sens sur ce qui n'en a pas ! C'est cette propension qui nous fait voir des figures dans les nuages, des silhouettes dans les rochers, des signes dans les coïncidences. C'est là l'origine des mythes, des superstitions, des erreurs scientifiques — mais sans doute aussi celle de l'authentique esprit scientifique.

Scientifiques, lisez Gatti !

Je le sais bien, ce livre est lourd (1215 g), gros (1757 pages)… mais il s'agit d'une œuvre exceptionnelle ! Son titre : La Parole Errante. Son éditeur : Verdier (1999). Son auteur : Armand Gatti.

Armand Gatti

Armand Gatti ? Anarchiste et autoritaire, avec ses racines populaires et sa culture élitiste, prisonnier et condamné à mort, défini par de Gaulle : « le poète surchauffé », ami de Jean Vilar, de Mao-Zé-Dong, de Fidel Castro, mais aussi opposant de tous les responsables politiques.

Depuis toujours, Gatti médite sur le monde scientifique, ses créateurs mythiques, ses révolutions mentales et ses concepts abstraits. Et de manière invraisemblable, il les fait intervenir comme personnages de ses pièces, le chat de Schrödinger, Copernic, Heisenberg, Képler, les groupes antisymétriques, Gödel, le boson de Higgs, Einstein, les trous noirs !

Dans le style au sens propre inouï inventé par Gatti, brassant épistémologie et lyrisme, il n'y a, de manière surprenante, aucune confusion, aucune erreur scientifique. Les sciences exactes ne sont pas uniquement caractérisées par les énoncés indiscutables qu'elles produisent, mais aussi par des concepts, des abstractions, des structures et des personnages qui vivent dans notre imaginaire.

Au fait, rappelez-moi le nom de ce physicien américain qui qualifiait d'imposture le fait que Lacan (et d'autres) osaient faire usage de termes scientifiques ?

→ Lire l'article complet sur Gatti

Scientifiques, (re)voyez les films de Resnais

Les films d'Alain Resnais sont à voir et à revoir. Pour tous les publics, à cause de leur impact esthétique, de l'invention toujours manifestée par leur construction, de la complexité, voire l'ambiguïté, de leurs scénarios.

En premier lieu, Resnais est un cinéaste de la mémoire, or la mémoire est un objet de science : la mémoire obsédée de « Hiroshima mon amour » (1959), la mémoire fantasmatique de « L'année dernière à Marienbad » (1961), la mémoire fragmentée de « Je t'aime, je t'aime » (1968).

En second lieu, Resnais traite directement de thèmes scientifiques. Dans « Mon Oncle d'Amérique » (1980), il fait appel à Henri Laborit, biologiste du comportement. Dans « Smoking, no smoking » (1993), il utilise le thème de la combinatoire des possibles — une figuration des univers parallèles postulés par certaines interprétations de la mécanique quantique.

En dernier lieu, le cinéma et la science sont proches parents. La science est en effet une métaphore du cinéma : on se figure le metteur en scène observant, tel un savant, le comportement de ses personnages. Mais cette vision fallacieuse amène une signification en miroir où le cinéma apparaît comme une métaphore de la science : mise en scène, délimitation d'un champ, montage d'une expérience… Où est la réalité, où est la fiction ?