Bosch — Excision de la pierre de folie

apprenons à nous méfier de tout, et surtout de la paranoïa !

Un tableau de Bosch montre un médecin retirant à un malade la "pierre de folie"1. Mais le savant homme est lui-même coiffé de l'entonnoir qui le désigne comme fou… La folie serait-elle une marque de la science ? Ou bien un masque, comme dans la pièce de Dürrenmatt2 ? C'est la première — et la plus scandaleuse — de ces deux hypothèses qui nous retiendra dans le présent article. Délimitons son propos : l'entité Science est une fiction trop impressionnante pour ne pas être grosse d'idéologie et de mythes. Quant à la paranoïa, méfiance… c'est un terrain piégé, dont la cartographie est fluctuante, les frontières nosographiques mouvantes, les paysages nombreux et variés. Voilà de bonnes raisons de se limiter à une présentation de quelques variations sur le thème : la Science est-elle paranoïaque ?, transposé en mode mineur : les sciences sont-elles "parano" ?

Les fous scientifiques

Explicitons : la pratique des sciences en tant que professionnel, ou leur fréquentation en tant qu'amateur, peut-elle induire à devenir quelque peu paranoïaque ? La question se justifie à deux points de vue : le premier, un peu anecdotique, mais significatif, se fonde sur des cas limites partis de la science, mais basculant dans la folie… Comme on connaît des "fous littéraires", on connaît des "fous mathématiques"3, ardents trisecteurs de l'angle et quadrateurs du cercle, infatigables calculateurs de π ou de factorielles, passionnés démonstrateurs de l'impossible4, ou des "fous scientifiques", comme les inventeurs du mouvement perpétuel.

L'esprit scientifique et son double pathologique

Le second point de vue tient à l'analyse du fonctionnement même de l'esprit scientifique, dont tant de caractéristiques possèdent un double pathologique. Simplifions à cet effet le tableau des traits constitutifs de la base du caractère paranoïaque : une tendance monomaniaque à raccrocher toutes les observations à quelques idées prévalentes, pour construire sur cette base un système dont la logique interne est incontestable. Sélection de faits, interprétation approfondie des signes pour en tirer des conclusions d'une grande portée, en somme une forme de relation particulière avec le réel permettant de conforter des théories explicatives.

Ce portrait ne convient-il pas aux stéréotypes du savant distrait, toujours absorbé dans l'objet de son étude, ou au découvreur passionné illuminé par de soudaines certitudes, ou à tant de scientifiques accrochés à leur vérité, incapables d'entendre tant ils n'écoutent que dans une direction ? Il y aurait donc bien une forme de paranoïa faisant partie des risques du métier de scientifique.

Architectures mystérieuses et collusions secrètes

Il s'ajoute à ces deux points de vue des facteurs que je choisis de rassembler sous le titre "architectures mystérieuses et collusions secrètes", pour rendre compte d'éléments troublants, évocateurs, intrigants, qui font du champ des sciences pourtant rationnelles un domaine propice à la construction d'hypothèses inquiètes.

Prenons pour commencer ce vieil exemple de la relation entre musique et mathématiques, qui affronte le problème de la gamme, des intervalles, des consonances et des dissonances avec comme seul outil les nombres entiers chers à Pythagore. En écrivant les nombres 1, 2, 3, 4, 5, 6 pour former les fractions 2/1, 3/2, 4/3, 5/4, 6/5, on obtient les rapports de fréquence correspondant à l'octave, à la quinte, à la quarte, à la tierce majeure, à la tierce mineure ! La simplicité et l'élégance de cette construction laisse rêveur : et si on extrapole, on tombe aisément dans des constructions imaginaires où "Les Nombres gouvernent la Musique", puis "Les Nombres gouvernent l'Univers"…

Même dans les sciences les mieux établies se rencontrent des surprises. En physique, les étudiants passent fréquemment par une phase d'étonnement, quand après avoir étudié l'électrostatique (qui fait intervenir la constante ε₀) et l'électromagnétisme (qui fait intervenir μ₀), ils découvrent que ces deux constantes sont reliées… par la vitesse de la lumière11 ! En mathématiques, que dire de l'effet d'éblouissement de la formule d'Euler qui lie en gerbe magique π, e, i, 1 et 012 !

On le voit, s'approcher de la science incite à imaginer des lois secrètes, un ordre caché derrière les apparences. Et pour ceux qui ont eu le privilège d'arracher au mystère une bribe de vérité, on comprendrait aisément qu'ils basculent dans la paranoïa, au moins sous sa forme mégalomaniaque...


  1. BOSCH (J.) Excision de la pierre de folie, Musée du Prado, Madrid
  2. DÜRRENMATT (F.) Les Physiciens, 1962
  3. DUDLEY (U.) Mathematical cranks, Mathematical Association of America, 1992
  4. J'ai personnellement vécu un épisode cocasse, où durant une nuit, des expérimentations sur une série de nombres entiers m'avaient conduit à prévoir que le nombre suivant de la série serait un nombre premier ! Cette prévision se vérifiant bien, je tombai sur deux certitudes joyeuses : la première, que j'avais découvert "la" loi des nombres premiers, la seconde, que j'étais donc devenu fou…
  5. VAN HOUTEN (K.), KASBERGEN (M.) Bach et le nombre, Mardaga, 1992
  6. Les anneaux de Newton
  7. Qu'on pense aussi au théorème de Gödel, grâce auquel l'arithmétique se paie le luxe de démontrer qu'elle est incomplète…
  8. La relation ε₀μ₀c² = 1 se conçoit aisément si on considère le "champ magnétique" comme un simple avatar relativiste du champ électrostatique.
  9. La formule d'Euler, e^(iπ) + 1 = 0. Comme l'exprimait F. Le Lionnais, ce qui fut un temps "la plus belle formule des mathématiques" est maintenant si bien comprise qu' "elle nous semble, sinon insipide, du moins toute naturelle."
  10. Encore Euler, avec son fameux cercle des neuf points, dont on sait à présent qu'il rassemble plus d'une trentaine de points particuliers…
  11. Le peintre Eugène Delacroix disait : "Il y a des lignes qui sont des monstres"…