Ressources complémentaires :

Le cas de La vie mode d'emploi, romans [PEREC 1978], de Georges Perec, offre une situation paradoxale : l'auteur a créé un dispositif complexe et contraignant, dont la composition a précédé de deux ans celle du livre, le Cahier des charges [PEREC 1993] qui est habituellement présenté comme le générateur du livre — et dont on peut a contrario affirmer qu'il est sans rapport avec l'œuvre !

Soutenir cette nouvelle position va nécessiter d'esquisser la genèse du livre, d'explorer les principaux rouages de la machine constituée par le Cahier des charges, d'établir le rendement de son fonctionnement et d'interroger le rôle réel qu'a joué ce dispositif pour Perec.

L'Oulipo et le carré gréco-latin

En 1967, Perec est coopté comme membre de l'Oulipo, cet Ouvroir de littérature Potentielle créé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, sous le double signe de la littérature et des mathématiques. Dans le cadre de l'Oulipo, le mathématicien Claude Berge proposa en 1967 d'utiliser une structure combinatoire, le carré gréco-latin (ou bi-carré latin), comme structure romanesque.

Exemple réduit d'un bi-carré latin de 3×3 :

A αB βC γ
B γC αA β
C βA γB α

Chaque élément figure une fois par ligne et par colonne ; tous les couples sont représentés une fois.

Cette structure avait été utilisée en statistique au début du XXe siècle pour établir des plans expérimentaux. Mais l'intérêt proprement mathématique avait été exploré bien avant, par Leonhard Euler au XVIIIe siècle, qui avait émis la conjecture qu'il était impossible de combiner par couples deux fois dix éléments. Cette conjecture a tenu jusqu'en 1959, où un carré gréco-latin d'ordre 10 a enfin été trouvé.

Dans le Cahier des charges que Perec assigne au roman, existent 42 listes affectées à différentes catégories aussi diverses que la longueur des chapitres, le nombre et la position des personnages, le style des meubles, les citations littéraires ou les allusions picturales. Chaque liste comporte 10 éléments, et les regroupements de ces éléments dans les chapitres du roman sont assurées de ne jamais se répéter par l'application de 21 carrés gréco-latins d'ordre 10.

Le cavalier d'échecs

Le roman se déroule dans un immeuble comprenant 100 espaces (pièces, couloirs, escaliers, etc.) et Perec a voulu que chaque chapitre s'ouvre dans un de ces lieux, en respectant le parcours d'un cavalier de jeu d'échecs visitant tour à tour toutes les cases d'un tableau de 10×10 cases. Et afin que le macrocosme se conforme au microcosme, le livre se compose de 99 chapitres seulement, car une petite fille entrevue au cours du roman a grignoté le coin d'un petit-beurre Lu...

La machine à écrire tourne à vide

Les contraintes du chapitre 15
Les contraintes du chapitre 15

Observation plus fondamentale : a-t-on remarqué que dans les 42 contraintes de chaque chapitre, rien, strictement rien, ne met en jeu les personnages du livre ? Barnabooth, Valène, Winckler, Hutting, aucun habitant de l'immeuble n'en fait partie. Rien qui touche non plus à l'intrigue du livre. En bref, tout ce qui est important, nécessaire, est hors contrainte, et tout ce qui est sous contrainte est accessoire, contingent ! Cette machine à écrire tourne à vide.

Perec peut alors se consacrer à son écriture, la vraie, celle qui a comme toile de fond sa vie d'enfant marqué par la guerre et la Shoah, par "l'Histoire avec sa grande hache", cette écriture tragique et jubilatoire, athée et mystique, dont le sujet est l'absurdité d'une vie dont le corollaire est la mort.

On est donc face à une contradiction : la contrainte est très importante pour Perec, elle n'est que d'un faible poids dans l'écriture perecquienne. Que représentait donc pour Georges Perec la contrainte, en termes de prix à payer pour le droit d'écrire, de ticket d'entrée dans le monde des écrivains ?

Références

  • BELLOS, D., Georges Perec - Une vie dans les mots, Seuil (1994), p. 536
  • BOSE, R.C. & SHRIKHANDE, S.S., On the Falsity of Euler's Conjecture, Proc. of the National Academy of Science, 45(1959), pp. 734-737.
  • BURGELIN, C., Les parties de dominos chez Monsieur Lefèvre, Circé, 1996
  • CHOURAQUI, G., Georges Perec : contraintes ou obsessions, Autrement, n°158, octobre 1995, pp.134-141
  • DUDLEY, U., Mathematical cranks, Mathematical Association of America, 1992
  • EULER, L., Recherches Sur une Espèce de Carrés Magiques, Commentationes Arithmeticae Collectae, vol. II (1849), pp. 302-361.
  • PEREC, G., Cahier des charges de La vie mode d'emploi, CNRS Editions - ZULMA, 1993
  • PEREC, G., La vie mode d'emploi, P.O.L. Hachette, 1978