« La langue, j'avais besoin de la dévorer sous toutes ses formes, de vivre avec elle. Ce besoin est devenu plus fort que tout. Dans ce sens, la langue est devenue plus qu'une famille, plus qu'une nationalité, plus qu'un pays, elle est devenue mon existence même. »

— Armand Gatti

Il suffit de cette épigraphe pour constater que l'enjeu de la traversée des langages est coextensif à Armand Gatti, vie et œuvre mêlées. Mais plus spécialement, il sera question ici des rapports de Gatti avec le langage scientifique. Car, s'il est clair que les langages représentent en général des frontières à traverser, c'est dans le cas du langage de la science et des hautes barrières qui le séparent du langage ordinaire, que l'on pourra le mieux apprécier les transgressions du passeur Armand Gatti.

Les langages sont, à l'instar des odeurs et des cris des espèces animales, des marqueurs de domaines, des délimiteurs de territoires. Le jargon (celui des Ballades de Villon) barre l'entrée du royaume de truanderie, les hermétismes juridiques bornent le champ clos de la basoche, les arcanes du lexique médical sont des sentinelles postées devant les salles de garde, le verlan signe les lieux de ban...

Tout particulièrement, les pays de la communauté des sciences exactes se signalent par les particularités des idiomes qui s'y parlent : pour y réaliser la performance, partout ailleurs inimaginable, d'affirmer des vérités irréfragables et des lois absolues, ne sont autorisés que des mots univoques, constituant en eux-mêmes leur propre contexte, tels que « synchrotron », « polyèdre », « rétrovirus ».

L'existence même de cette discrimination entre langage scientifique et langage ordinaire s'est manifestée avec éclat(s) par la publication en 1998 du livre d'Alan Sokal et Jean Bricmont, « Impostures Intellectuelles ». Ces deux physiciens théoriciens y dénoncent l'emploi de notions scientifiques par des philosophes, sociologues, linguistes ou psychanalystes français. Pour ne prendre qu'un exemple, ils citent un extrait d'un texte de Jacques Lacan :

« Dans cet espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné, fermé, c'est un lieu, et en parler c'est une topologie. »— Séminaire, Livre XX : Encore, 1972-1973

Les auteurs commentent : « Dans cette phrase, Lacan utilise quatre termes mathématiques. Or cette phrase ne veut rien dire d'un point de vue mathématique. »

À l'aune des critiques à la manière de Sokal et Bricmont, que dire alors des péchés contre la science commis par Armand Gatti ? Car depuis toujours, Gatti médite sur le monde scientifique, ses créateurs mythiques, ses révolutions mentales et ses concepts abstraits. De manière invraisemblable, à Marseille, à Fleury-Mérogis, à Strasbourg ou à Sarcelles, il fait intervenir comme personnages de ses pièces Kepler, le chat de Schrödinger, les groupes antisymétriques, Heisenberg, Gödel, le boson de Higgs, Galois, les trous noirs ! Son théâtre est peuplé des spectres de la science : on y voit évoluer sur scène, chanter et se battre des axiomes, des algorithmes, des symétries, des antiparticules.

Voici quelques éléments de réponse. En premier lieu, Gatti a souvent manifesté sa fascination à propos du fait que les mots-clés de la physique et de la logique mathématique du XXe siècle étaient la relativité, l'indétermination et l'incomplétude, termes qui sont bien loin de l'idéal de connaissance complète, absolue et déterministe conçu au XIXe siècle. Gatti étant un résistant contre tous les déterminismes hégémoniques et oppressifs, ne pouvait choisir comme héros scientifiques que Einstein, Heisenberg, Bohr et Gödel.

En second lieu, Gatti n'a pas manqué d'être frappé par les cas où le langage lui-même atteste de la profonde parenté entre création scientifique et création artistique. Par exemple, si la géométrie et la mécanique nous parlent de ces courbes que sont l'ellipse, la parabole et l'hyperbole, ces termes ont également un sens rhétorique. Gatti sait bien que si les ressources stylistiques sont aussi des concepts mathématiques, c'est que les créations littéraires et scientifiques sont toutes deux le fruit d'un même élan qui cherche à transcender l'individuel et vise l'inconnaissable réalité.

Enfin, dans le style au sens propre inouï inventé par Gatti, brassant épistémologie et lyrisme, prosopopées scientifiques et opéras métaphysiques, il n'y a, de manière surprenante, aucune confusion, aucune erreur scientifique, non plus que de tentations pour l'attrait des pseudo-sciences ou les modes New Age. Bien au contraire, à travers ses créations hors normes, se dessine une forme paradoxale de respect, d'orthodoxie, de fidélité aux grands fondateurs et aux grandes idées.

Les sciences exactes ne sont pas uniquement caractérisées par les énoncés indiscutables qu'elles produisent, mais aussi par des concepts, des abstractions, des structures et des personnages qui vivent dans notre imaginaire à travers des polémiques, des révolutions, des remises en question. Ce sont ces idées et ces figures qui prennent vie et corps par l'écriture d'Armand Gatti, dans une geste cosmique où les mots de la tribu des scientifiques gagnent un sens nouveau et prolongent, sur une autre dimension, le projet même de la science.

Guy Chouraqui

Université Louis Pasteur, Strasbourg